Mathilde Duval-Laplante : Finaliste au prix du CALQ — Œuvre de la relève à Montréal 2021

Mathilde Duval-Laplante, L’autre 

par —
Culture Montréal

Le prix du CALQ – Œuvre de la relève à Montréal, est issu d’une collaboration entre le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), gestionnaire du prix, et Culture Montréal, promoteur de l’appel de candidatures et de la cérémonie de remise. Encore une fois cette année, Covid oblige, nous avons été contraints d’annuler notre traditionnelle cérémonie de remise du prix. C’est donc à travers de courts entretiens que nous vous invitons à découvrir nos trois finalistes, trois femmes, pour l’année 2021. Le nom de la lauréate sera dévoilé le 23 février prochain.  

 Assortie d’un montant de 10 000 $, cette récompense est décernée à un(e) artiste ou à un(e) écrivain(e) de la relève, pour souligner l’excellence d’une œuvre récente. La sélection est assurée par un jury composé de pairs réunis par le Conseil. 

Entretien avec la compositrice et interprète Mathilde Duval-Laplante autour de son album concept intitulé L’Autre

© Alexya Croteau-Grégoire

Avec son album concept « L’Autre », basé sur l’univers d’Alice au pays des merveilles et de l’imagerie du rêve, Mathilde Duval-Laplante, aborde, grâce à la chanson et à l’image, le passage difficile à l’âge adulte.

 

Nous avons l’habitude de désigner les nouvelles générations d’artistes par le terme « relève ». Littéralement, on peut entendre ce mot comme une génération qui prend la relève d’une autre. Est-ce que cela signifie quelque chose pour vous le fait d’être une artiste de la relève ? Vous considérez-vous comme tel ?

Oui, je me considère totalement comme une artiste de la relève. Pour citer Léo Ferré, qui disait « [qu’]à l’école de la poésie, on n’apprend pas, on se bat », l’art est, à mes yeux, une bataille. Quand on fait partie de la relève, c’est qu’on est prêt à se battre pour ce que l’on croit, ce qui est définitivement mon cas aujourd’hui. Ce n’est pas nécessairement une question d’âge. Je trouve qu’on associe à tort « relève » avec « jeunesse » : c’est une chose d’avoir envie de dire des choses, mais c’en est une autre d’avoir des choses à dire. L’art évolue à sa propre vitesse. De plus, la notion d’héritage artistique est importante pour moi: je garde en tête qu’un jour, ce sera de moi qu’on prendra la relève. C’est un idéal qui me guide et me pousse à oser davantage. Ça me plait d’imaginer de donner le goût du défi à d’autres, tout comme tant d’artistes m’ont stimulée par leur audace.

 

Quel regard portez-vous, en tant qu’artiste de la relève, sur cette pandémie qui dure et ces moments d’interruption des activités causés par la crise sanitaire ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer ?

J’ai surtout constaté à quel point certaines personnes en place et une partie de la population comprennent mal le rôle des artistes et la nature de notre métier. Cela me préoccupe grandement, car il me semble que les artistes donnent du sens à la vie et aux époques, ils éveillent, rendent le monde plus empathique et inventif. Je me demande comment se seraient déroulés les confinements si, au plus fort de la crise, on avait fait de la culture une priorité nationale, non pas pour sauver notre peau, mais pour rappeler à tous et à toutes pourquoi nous nous battons. D’ailleurs, c’est avoir une compréhension très limitée du milieu que de penser qu’il n’aura qu’à essuyer une perte de revenus pour se remettre de la crise. Après des années à se fragiliser, il s’est effondré, il a été déserté. Il ne pourra se reconstruire qu’avec des réformes majeures et une opération à coeur ouvert. Ça règlerait une bonne partie du problème que notre travail soit reconnu à sa juste valeur.

En ce qui me concerne, la période d’arrêt m’a donné le temps de réfléchir et de prendre du recul sur les raisons pour lesquelles je fais ce métier. Quand la pandémie a commencé, j’étais étourdie et dans l’urgence de me prouver. La perte de mes contrats m’a fait perdre le goût. Je l’ai vécu comme une tragédie, et j’ai dû arrêter de pratiquer mon instrument car ma souffrance morale était trop grande. J’ai donc trouvé du travail dans un autre domaine, auprès d’une équipe hautement bienveillante qui m’a permis de développer de nouvelles aptitudes. Cela a donné du sens à mes journées, si bien que j’ai considéré de changer de profession, comme plusieurs ont choisi de faire. Je crois que c’est l’organisation de la sortie de mon album qui m’a permis de m’accrocher. Somme toute, ce fut le moment pour moi d’analyser mes motivations profondes, de mieux définir mes attentes et ma définition du succès. J’ai aussi fondé mon entreprise de production. C’est du travail invisible mais immensément structurant, surtout en début de carrière. Le goût a fini par me revenir. Maintenant, je fais de meilleurs choix, en toute connaissance de cause et en accord avec mes valeurs.

 

Dans quelle mesure le processus de création de l’album concept L’Autre a alimenté votre quête identitaire, et inversement ?

L’Autre, c’est le témoignage de quatre ans de ma vie. J’ai commencé à écrire l’histoire sans en connaître la fin, alors que je traversais une période sombre. Le début de l’album en est témoin et s’illumine peu à peu, grâce à des rencontres qui m’ont amené des réponses. C’est le décès d’un proche bien-aimé qui m’a fait prendre conscience que j’étais en train de faire le deuil de l’enfance. L’histoire s’arrête là, après des adieux difficiles. L’écriture de L’Autre m’a donc permis de résoudre des doutes et des souffrances que je portais depuis longtemps. C’était mon exutoire. La création de l’album s’est terminée une fois que je n’ai plus eu besoin d’accompagnement dans mon passage à l’âge adulte.

Cela m’a aussi aidée à assumer ma voix de soprano, après des années à m’en cacher par complexe. La faire sortir de sa vocation opératique m’a donné le sentiment d’exister à part entière, et pas seulement comme interprète des oeuvres des autres. J’avais besoin de me positionner sur le plan identitaire et de me prouver ma propre valeur. Le processus de création de ce projet m’a rendue plus mature, plus lucide et plus confiante, comme si j’avais fait le ménage de moi-même. Cette aventure a marqué la rupture entre l’élève et la professionnelle. Depuis, je me sens dans une nouvelle étape de ma vie.

 

Vous étiez la cheffe d’orchestre de ce projet. À quels défis avez-vous été confrontée pour mener à bien ce projet novateur qui rassemble musique lyrique et pop avec plusieurs musiciens ayant des parcours diversifiés ?

À mon sens, peu importe les parcours, les goûts et les genres, ce sont les mêmes 12 notes que nous jouons. Ce fut simplement un exercice de communication et de combinaison des systèmes d’écriture jazz et classique, afin que tous les musiciens puissent lire leurs parties respectives. J’avais les connaissances pour écrire les parties classiques. Pour la partie jazz et pop, j’ai été aidée par Antoine Bensoussan, mon codirecteur musical et guitariste. Le reste s’est décidé en répétition, avec les musiciens qui avaient tous été avertis qu’il y aurait une partie expérimentale. Tout le monde y a mis du sien, ce qui fut très facilitant. Je ne crois pas me tromper en disant que ce fut enrichissant pour tout le monde. Je suis fière d’avoir réuni cette équipe au sein de laquelle régnait un véritable esprit de camaraderie. C’est un souvenir très précieux.

Il y eut toutefois un défi de taille en postproduction: le mixage des deux univers. Gabriel Essiambre, le réalisateur technique, parlait souvent d’un gâteau fait avec des ingrédients improbables. Par exemple, on ne traite pas le timbre d’un quatuor à cordes de la même façon que celui d’une basse électrique. Il ne fut pas évident de respecter la sonorité de chacun des instruments et de les faire entendre au bon volume les uns par rapport aux autres. Je n’avais pas tout prévu lors de l’écriture, de sorte que nous avons eu quelques surprises. Peut-être que L’Autre, dans sa version originale, ne peut bien sonner qu’en version studio. Chapeau bas à Gabriel qui a accompli les douze travaux de la compression !

 

La transposition de votre univers musical vers l’univers visuel vous a-t-elle permis d’aborder une narration différente de celle que vous proposez sur l’album ?

Définitivement! D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu des rêves de cinéma. J’aime le symbolisme de l’image et le fait qu’on puisse figer le temps. J’avais conscience que mon oeuvre était complexe et que d’en extraire un visuel clair faciliterait l’écoute des chansons. C’est pour cette raison que j’ai sorti le film en même temps que l’album. Tous deux suivent d’ailleurs la même temporalité: le numéro des chapitres du clip correspond à la numérotation des chansons du disque. D’une part, pour donner des codes d’écoute au public, nous avons choisi les chansons Tempête, Brûlure et La Reine, car elles sont les points clés narratifs de l’histoire. D’autre part, la direction artistique de ma collaboratrice Alexia Roc s’inspire d’Alice au pays des merveilles, une imagerie forte et connue du public.

Après avoir écrit la première version du scénario, j’ai laissé Jérémie Brochu-Dufour et Samuel Wilde, les deux réalisateurs, s’approprier l’histoire et faire leurs choix. Le symbolisme de la montre, le rôle de l’homme-lapin et les personnages des danseuses sont des éléments qui ne sont pas du tout présents dans l’album mais qui ont été rajoutés pour poser des repères concrets et favoriser une certaine interprétation de mes textes. Le court-métrage a récolté des prix et des nominations dans des festivals internationaux et a suscité un réel intérêt auprès du public, ce qui me rend très heureuse. Si la scène demeure mon médium de prédilection, il est incontestable que la dimension cinématographique de L’Autre a enrichi et complémenté l’oeuvre originale. Je crois que j’aimerais qu’un film alternatif de la sorte accompagne la sortie de chacun de mes futurs albums, jusqu’à ce que cela devienne, pourquoi pas, ma signature.