Marie-Pier Lafontaine : Finaliste au prix du CALQ — Œuvre de la relève à Montréal 2020

Marie-Pier Lafontaine, Chienne, 2020

par —
Culture Montréal

Le prix du CALQ – Œuvre de la relève à Montréal, est issu d’une collaboration entre le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), gestionnaire du prix, et Culture Montréal, promoteur de l’appel de candidatures et de la cérémonie de remise. Assortie d’un montant de 10 000 $, cette récompense est décernée à un(e) artiste ou à un(e) écrivain(e) de la relève, pour souligner l’excellence d’une œuvre récente. La sélection est assurée par un jury composé de pairs réunis par le Conseil.

Covid-19 oblige, nous avons été contraints d’annuler notre traditionnelle cérémonie de remise du prix. C’est donc à travers de courts entretiens que nous vous invitons à découvrir nos trois finalistes, trois femmes, pour l’année 2020. Le nom de la lauréate sera dévoilé le 16 mars prochain.

Entretien avec l’autrice Marie-Pier Lafontaine autour de son livre intitulé Chienne.

Ce livre bref et particulièrement percutant raconte l’histoire d’une famille dans laquelle un père sadique et tout-puissant fait régner la terreur. Ces dernières années ont vu un mouvement de libération de la parole des femmes déferler sur le monde. Avec des phrases dépouillées et tranchantes, Chienne a parlé particulièrement fort dans ce contexte au Québec. Et le livre a su faire réellement entendre la voix singulière d’une jeune femme qui refuse de se taire.

 

Chienne est présentée comme une autofiction qui nous plonge au cœur des sévices quotidiens commis par un père sur ses deux filles. Qu’est-ce qui vous a motivé à décrire l’horreur à visage humain ?

Je crois qu’il s’agissait d’une nécessité intime. D’une forme de révolte. Elle m’a amenée à vouloir montrer un autre visage de la violence familiale, mais surtout de l’inceste. L’inceste « sans contact », où les perversions du père jouent sur les limites du corps et de l’interdit, me semblait peu représenté dans la culture.

En tant que lecteur ou lectrice, nous éprouvons la douleur de la narratrice tout au long du livre. Chaque page est un choc. Qu’est-ce que la littérature doit nous enseigner selon vous ? Est-ce qu’elle nous amène à jeter un autre regard sur l’existence ?

J’ai l’impression que c’est parce que l’horreur existe dans la réalité qu’il peut y avoir de la littérature, et que, paradoxalement, c’est par la littérature que l’horreur peut sortir du domaine de l’inimaginable. Je ne sais pas si elle doit nous apprendre autre chose que cela. Que le fait qu’il y a des vies sans enfance. À tout le moins, la littérature me semble engager une forme de responsabilité sociale par rapport aux existences meurtries.

Parlez-nous de vos influences et de vos inspirations littéraires. Quelles sont-elles ?

Les écrivaines et les écrivains qui travaillent sur la violence familiale, qui réussissent à donner une forme à l’informe des traumas m’inspirent toutes et tous beaucoup. J’admire énormément, par exemple, les écritures de Chloé Delaume, de Christine Angot, d’Edouard Louis, de Dorothy Allison, d’Alice Walker, de Mariève Maréchal… je pourrais en nommer encore plusieurs !

On a l’habitude de désigner les nouvelles générations d’artistes par le terme « relève ». Littéralement, on peut entendre ce mot comme une génération qui prend la relève d’une autre. Est-ce que cela signifie quelque chose pour vous le fait d’être une artiste de la relève ? Vous considérez-vous comme telle ?

Cela signifie peut-être tout simplement que je suis en train de faire mon entrée dans une communauté déjà constituée. Et que j’ai tout à apprendre des écrivaines bien établies dans le milieu. Le mot « artiste de la relève » renvoie davantage, pour moi, à une sorte de généalogie, de filiation. Je voudrais faire partie de cette filiation, en être un des éléments, qu’on me transmette des mots, des esthétiques, des possibles.

Quel regard portez-vous, en tant qu’artiste de la relève, sur ce moment exceptionnel d’interruption des activités due à la crise sanitaire ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer ?

La situation aura peut-être révélé, du côté de l’art, son omniprésence dans nos quotidiens, sa nécessité. Combien se sont tourné.e.s vers le cinéma, les séries télé, les romans et les bandes dessinées pour pallier au vide créé par l’interdiction de rassemblements. Pour ventiler. Revaloriser et remettre au centre de nos vies nos capacités de création, de découverte, d’émerveillement paraissent assez importants en ce moment. Et puisque nos sociétés manquent cruellement d’empathie — la crise nous l’a montré — , la littérature s’avère être, plus que jamais, un bien essentiel.