Un jeudi matin au futur Quartier des métiers d’art

Photo du CMAQ, 2025

par —
Jean-Robert Choquet

En janvier 2022, les dirigeants de la Ligue majeure de baseball décident de mettre fin au rêve de redonner à Montréal une équipe professionnelle de baseball, et du même coup, de construire un nouveau stade sur un terrain appartenant à la Société immobilière du Canada (SIC), à deux pas du Vieux-Port et du Silo 5.

Ce désistement permet à la SIC de rendre public, en avril 2024, un projet majeur de revitalisation du territoire adjacent à ce même bassin Wellington. En plus de 2800 logements, d’un pôle d’innovation et d’une zone récréotouristique incluant une plage et un hôtel, le projet accueillerait un «quartier des artisans».

Ce projet est porté depuis 2019 par le Conseil des métiers d’art du Québec (CMAQ), sous le vocable Quartier des métiers d’art. Ses objectifs visent autant le développement d’ateliers, la pérennité d’espaces abordables, la valorisation du patrimoine industriel que la création d’un lieu vivant favorisant le contact avec les publics.

Parmi les raisons qui le rendent crédible et justifient l’optimisme, la SIC est déjà propriétaire d’une bonne partie des terrains et elle souhaite faire de ce territoire à revitaliser un vrai milieu de vie. En l’occurrence, la communauté des métiers d’art peut faire ce que font toujours la culture et le patrimoine en de semblables cas : insuffler de l’âme et du sens à un territoire.

Jean-Robert Choquet, membre de la commission permanente sur l’aménagement culturel du territoire, nous fait le récit de sa visite du futur Quartier des métiers d’arts.

Marcher le territoire pour mieux l’appréhender

Bien qu’il s’agisse d’un projet qui s’étendra sur dix à quinze ans, il est déjà en marche. Au CMAQ, Catherine Charron, gestionnaire architecture et patrimoine, voit quotidiennement à l’évolution du projet. Membre de la commission permanente sur l’aménagement culturel du territoire de Culture Montréal, elle a proposé au groupe une visite du futur Quartier. Le jeudi 14 mai au matin, nous étions près d’une vingtaine à avoir accepté l’invitation, en dépit d’une météo froide et bruineuse. En plus de Catherine, Marc Douesnard, forgeron d’art et président du CA du CMAQ, nous a accompagnés.

En arrivant à pied de l’est par la rue Mill, il faut passer sous l’historique complexe Five Roses. Ces silos imposants seront la porte d’entrée du Quartier.

Premier arrêt : un immeuble désaffecté, au 1151 Mill, que Marc et Catherine appellent affectueusement leur palace. L’immeuble d’acier et de brique, même s’il est saturé de graffitis et que plusieurs carreaux sont brisés, est globalement en bon état. Il appartient à la SIC et serait le premier à accueillir de nouveaux occupants artisans.

Preuve de concept : trois lieux qui incarnent déjà la vocation du Quartier

L’Espace Verre : C’est le plus ancien et le plus connu des trois. Le Centre des métiers du verre du Québec, renommé Espace Verre, a été fondé par François Houdé et Ronald Labelle. Il est installé depuis 1986 dans l’ancienne caserne 21, au 1200 rue Mill. Sa directrice, Marina Dobel, nous dit en souriant qu’elle est la seule employée — avec la comptable ! — à ne pas être artisane verrière. Le lieu est inspirant : au rez-de-chaussée, les artisanes et artisans et leur équipement de feu, qu’on peut observer en toute sécurité à partir d’une passerelle accessible de l’étage. À ce même étage, on trouve entre autres une galerie-boutique, accessible du lundi au vendredi et qui accueille actuellement une fabuleuse exposition de Donald Robertson.

Juget-Sinclair : À l’inverse, c’est de loin le moins connu. Mais quelle visite aussi extraordinaire qu’inattendue ! Fondé en 1994, l’atelier Juget-Sinclair, facteurs d’orgues, crée et restaure des orgues mécaniques ; ses instruments majestueux, se retrouvent aussi loin qu’au Japon. Nous sommes accueillis par Robin Côté et Stephen Sinclair, les deux associés. Dans cette usine dotée d’un très haut dégagement de plafond, les orgues sont construits complètement sur place, puis testés, puis désassemblés pour en permettre la livraison. L’atelier travaille actuellement sur trois projets de construction : Vancouver, Salt Lake City et Omaha, en plus de restaurer l’orgue de Saint-Norbert d’Autray, pour le futur Espace Jean-Pierre Ferland !

Les Forges de Montréal : Avec un nom pareil, on pense savoir à quoi s’attendre. Mais c’est encore mieux que prévu, en raison, notamment, des explications fascinantes du forgeron fondateur, Mathieu Collette, celui-là même qui a contribué à la formation de jeunes artisanes et artisans français dans le cadre des travaux de Notre-Dame-de-Paris. Après une démonstration de l’ouvrage, il nous montre deux haches : l’une qui remonte au régime français, l’autre récente, fabriquée sur place. Celle du XVIIe siècle, comme l’autre, n’a qu’à être dotée d’un manche pour redevenir immédiatement fonctionnelle : on est loin de l’obsolescence programmée.

 

Quoi retenir ?

Au terme de cet avant-midi aussi chargé que passionnant, quelques remarques :

  • Ces techniques ancestrales nous ramènent à des enjeux quasi existentiels : la maitrise du feu, du fer, le contact avec la terre, l’importance du bois, de la musique. Passer du temps avec ces artisans entrepreneurs, entendre et avoir le goût de partager leur amour de leurs métiers, disposent à l’introspection. J’oserais même dire qu’il y avait là quelque chose de spirituel qui flottait dans l’air…
  • Marina, Robin et Mathieu, chacun dans leur atelier, chacun dans leurs mots, nous ont tenu le même discours : imaginez si notre écosystème — artisanes et artisans, écoles, ateliers, boutiques — se regroupait dans un quartier des métiers d’art à l’entrée de la ville. Quelle signature pour Montréal et quelle expérience pour nos visiteurs !
  • Un enjeu reste à résoudre pour faire un réel coup de circuit : désenclaver ce secteur encore trop difficile d’accès. Justement, un arrêt du REM est prévu à l’angle de Wellington et Bridge et il nous tarde de connaitre l’échéancier de construction des deux stations du Sud-Ouest.

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