Aménagement culturel du territoire et promenabilité : révéler les lignes de désir

© Alexandre Choquette – Tourisme Montréal

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Culture Montréal

Se projeter dans l’avenir était la thématique de la troisième journée du Forum Les Arts et la Ville du jeudi 11 juin dernier. C’est pour se projeter et se donner de l’élan que Culture Montréal a voulu proposer un panel qui sortirait un peu du cadre et des considérations opérationnelles ou administratives du développement culturel dans les municipalités. Plutôt, il s’est penché sur le concept de la promenabilité, en posant la question des lignes de désir et des raisons pour lesquelles les citoyens et citoyennes voudraient marcher leur territoire. C’est Emmanuelle Hébert, directrice générale de Culture Montréal, qui a animé les échanges entre Daniel Canty, artiste et écrivain, et Pascaline Walter, architecte paysagiste chez Arpent.

Mais qu’entend-on par promenabilité ? Mise en avant par Héritage Montréal depuis de nombreuses années, cette notion réfère à un modèle d’aménagement urbain centré sur la qualité du lieu, soucieux de mettre en valeur l’environnement, notamment culturel et patrimonial, pour permettre aux citoyens et citoyennes d’explorer et de s’approprier un territoire par la marche. Plusieurs éléments mènent à la création d’un milieu propice à la promenade : des chemins accueillants qui permettent de passer d’un quartier à l’autre facilement, du mobilier urbain attrayant dans sa conception et son emplacement, l’existence de petits sentiers dans la ville qui ont parfois une dimension transgressive et qui permettent un autre regard sur son cadre de vie. À cela s’ajoutent les interventions en design urbain, en art public ou en pratiques éphémères dans l’espace public. En offrant des points d’arrêt, de contemplation ou de jeu ainsi que des espaces de ralentissement, l’art, le patrimoine et les paysages ouvrent de nouvelles perspectives sensibles au piéton, et c’est pour toutes ces raisons que la promenabilité est partie intégrante de la vision de Culture Montréal sur l’aménagement culturel du territoire.

Une ville s’invente en marchant

La marche joue un rôle essentiel dans les pratiques de Pascaline et de Daniel. Ce dernier écrit d’ailleurs : « Une ville s’invente en marchant […] La marche est le double vécu de l’écriture »*. Selon lui, la marche amplifie notre présence au monde, à soi et aux autres. Dans sa pratique en aménagement, Pascaline privilégie aussi la marche (ou la promenade en voiture, en fonction des distances plus grandes en région) afin de capter de façon sensible les particularités du territoire. Flâner et se perdre dans l’espace, avec ouverture et curiosité, permet d’appréhender l’environnement différemment et de se faire surprendre par ce que l’on découvre, mais aussi par les personnes que l’on croise. Daniel se plaît à observer « les petits théâtres de la ville » lors de ses promenades quotidiennes, comme autant de manifestations culturelles de l’ordinaire. Dans son travail, Pascaline récolte les témoignages des personnes qui habitent le territoire de façon à saisir le sens, la valeur et les récits des lieux « vécus ».

Marchez ! C’est ce que préconisent les panélistes, pour eux même dans leur pratique respective, mais aussi pour les décideurs, fonctionnaires et élus municipaux. Les œuvres présentées par Daniel, sous forme de cartographies de l’imaginaire, de parcours ou de publications, sont justement des invitations à arpenter les rues et à tracer des lignes de désir, selon des systèmes d’orientation loufoques ou improbables, où se mêlent à la fois anecdotes historiques et récits de science-fiction.

Culture et aménagement du territoire

Par ailleurs, la rencontre entre Daniel Canty et Pascaline Walter illustre une idée que défend Culture Montréal depuis plusieurs années, soit le métissage des compétences par l’intégration des artistes en amont des projets d’aménagement. À ce titre, Emmanuelle Hébert nomme la démarche de chantier du Grand Paris Express, un vaste projet de réseau de transport public impliquant la culture et la création à même les étapes de planification et de conception du projet. Pour chacune des gares du nouveau métro, un binôme artiste-architecte a été créé afin de travailler en tandem à une intervention in situ.

À Montréal, l’aménagement du square des Frères-Charon a constitué un exemple probant alors qu’une équipe multidisciplinaire a été formée pour la réalisation du projet, retenant notamment les services de l’artiste Raphaelle de Groot. L’intention première de cette initiative était d’intégrer, tout au long du projet, le point de vue unique et l’expertise propre de l’artiste au même titre que celle des architectes. Pourquoi cette expérience n’a-t-elle pas été reconduite ? Quels sont les leviers pour assurer la participation des artistes dans la fabrique de la ville ?

Square des Frères-Charon © Marc Cramer
Équipe de conception: Raphaelle de Groot, Robert Desjardins, Gavin Affleck

Quelques pistes de réponses sont proposées : s’appuyer sur des alliés au sein des différents services de la ville, documenter des exemples probants afin de démontrer la pertinence de telles démarches, choisir des firmes en urbanisme ou en aménagement du territoire qui privilégient ce genre d’approche sensible. À ce titre, Daisy Boustany, directrice générale adjointe de Rues principales et coprésidente des Arts et la Ville, souligne qu’il serait bénéfique d’établir des relations entre les services municipaux sur la durée, avant même que se présente le projet, afin de consolider une nouvelle culture de collaboration où l’on reconnait les expertises de chacun. À ce titre, elle rappelle l’invitation de Roger Wylde, gardien des valeurs et de la culture anicinabe : prendre le temps de bâtir des relations humaines durables. Une invitation qui semble simple mais qui constitue une réelle transformation à l’intérieur de la machine municipale.

*Le pavillon de l’insolite; Montréal, ville de science-fiction vécue de Daniel Canty, 2015