Montréal, capitale mondiale de l’art et de la créativité numériques — Contexte


Rafael Lozano-Hemmer, «Articulated Intersect, Relational Architecture 18», 2011.
Sur la photo: Triennale québécoise (conservatrice en chef: Marie Fraser), Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal, Québec, Canada. Photo par : James Ewing.

Montréal, ville pionnière de l’art et de la créativité numériques

Dès l’Expo 67, Montréal fut le terreau fertile à la naissance de plusieurs expérimentations de ce qui allait devenir le multimédia. La ville montrait déjà des signes manifestes d’audace et de multidisciplinarité dans l’expérimentation de la technologie pour donner naissance à des créations touchant différents publics.

Événements marquants

Au milieu des années 1990, alors que l’Internet gagne le grand public, l’explosion des nouvelles technologies et l’accessibilité des moyens techniques changent la donne pour toute la société, des citoyens aux créateurs. Dans cette foulée, on a vu naître ici les premières organisations consacrées à la création numérique. En 1995, le sixième symposium de l’ISEA (Inter-Society for the Electronic Arts), dont est issue la Société des arts technologiques, a eu lieu à Montréal. La SAT, reconnue pour le développement des technologies immersives, a joué un double rôle, comme centre d’artistes et comme centre de recherche à l’ère du numérique. Puis, ont vu le jour La fondation Daniel Langlois, le Media Lounge du Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias, MUTEK, Elektra… D’OBORO à l’Agence TOPO, du Studio XX à Perte de Signal, de Michel Lemieux et Victor Pilon (4d Art) à Réalisations, les pôles de recherche et création se sont multipliés.

En 2005, Montréal est déjà reconnue comme un des hauts lieux des arts numériques dans le monde. La Politique de développement culturel de la Ville identifie Montréal comme une référence planétaire dans ce qu’on appelait alors la «cyberculture».

En janvier 2007, la Ville de Montréal, avec la collaboration du Conseil des arts de Montréal, publie un document de trente-cinq pages : « Les arts numériques à Montréal : le capital de l’avenir ». Visant à sensibiliser les décideurs aux perspectives et aux enjeux de la création numérique, le document se conclut ainsi :

« YU WA, Société des arts technologiques » (CC BY-NC-SA 2.0)
Photo : amidnightpoem


« Montréal possède donc tous les ingrédients nécessaires pour se hisser au sommet : masse critique d’artistes et d’artisans, avancées technologiques fulgurantes, climat créatif stimulant, fondations et chaires de recherche éclairées, organismes dynamiques et flexibles, chefs d’entreprises visionnaires. Toutefois, pour maintenir et renforcer ce positionnement, il faut aller plus loin. (…) Et, en accélérant la visibilité du secteur à travers plusieurs initiatives structurantes (…), Montréal serait vue à juste titre comme une ville universelle ouverte à la création et à l’innovation. Notre rapidité d’action dans ce domaine lui donnera alors une occasion unique : celle d’anticiper le futur, celle de viser grand, celle de viser haut comme elle a su le faire si souvent auparavant. »

Montréal, ville d’explorateurs

Il s’est opéré un bouleversement technologique dans les dernières années: l’arrivée des interfaces tactiles des téléphones intelligents, la création de Facebook puis de Twitter. Jusque-là, nous savions que le numérique faisait partie de nos vies. Mais aujourd’hui le numérique s’inscrit dans notre quotidien, au cœur d’un puissant univers où le réseautage devient de plus en plus la norme pour l’interaction des contenus. Nous sommes tous maintenant devenus, volontairement ou non, explorateurs de la culture numérique.

S’adaptant à cette nouvelle réalité, Montréal assume rapidement un leadership mondial dans plusieurs secteurs, notamment dans les champs des arts numériques, des nouvelles narrativités, du jeu vidéo (VR, AR, serious game, marketing, art), de l’immersion, de la réalité virtuelle et augmentée, des effets visuels, des expériences interactives dans l’espace public et de l’intelligence artificielle (IA).

Pour ne parler que du jeu vidéo, nous n’en sommes plus seulement à fournir de la main- d’œuvre créative aux grands studios internationaux. À l’échelle locale, plus de 150 entreprises indépendantes témoignent avec éloquence de l’effervescence de ce milieu.

La création indépendante cohabite maintenant avec une industrie du divertissement issue de compagnies privées et d’institutions. L’écosystème montréalais compte également une scène dynamique de startups, notamment dans le domaine du jeu vidéo et des applications mobiles. De nouveaux modèles de financement ont vu le jour avec des investisseurs, des incubateurs, des événements et des lieux de partage des savoirs. La création numérique s’est transposée dans l’espace public, touchant un public plus large. L’écosystème est complexe et riche: les interdépendances se multiplient, les spécificités demeurent. De la création en centres d’artistes à la recherche en institutions, des petites boîtes de jeu vidéo aux grandes entreprises technologiques, chacun dans sa spécificité et avec son public propre, les différents milieux et acteurs bouillonnent ici et rayonnent à l’étranger.

S’il y a assurément un climat effervescent à Montréal qui rejaillit au-delà des frontières nationales, la création et la créativité numériques montréalaises et québécoises demeurent un secret bien gardé. Pour le grand public comme pour la plupart des décideurs et influenceurs, Céline Dion, le Cirque du Soleil et Arcade Fire ont laissé une empreinte ici et partout sur la planète. Le Montréal numérique reste quant à lui surtout connu des spécialistes et on mesure mal l’ampleur de l’impact mondial actuel de ses artistes, industries, et institutions.

Aujourd’hui

Quelques noms — par exemple ceux d’artistes tel que Rafael Lozano-Hammer ou Vincent Morisset, et des studios tel que Moment Factory ou Daily tous les jours (Mélissa Mongiat et Mouna Andraos) — ont émergé, propulsés par leurs installations dans l’espace public, soutenus par des institutions telles le Musée d’art contemporain, l’ONF et le Partenariat du Quartier des spectacles. Des événements tel que la Biennale internationale d’art numérique (BIAN) et le festival Sight+Sound (Eastern Bloc) ont pris place dans l’écosystème de l’art numérique. Des projets d’envergure comme Cité Mémoire (Lemieux Pilon 4d Art) et ceux lancés dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal (pont Jacques-Cartier, Avudo, Pointe-à-Callière, KM3) ont fait leur marque. Les industries du jeu, de l’animation et des effets visuels tel les Hybride et Rodeo FX exercent un fort pouvoir d’attraction.

Pour les communautés de l’art et de la créativité numériques, les choses bougent, des alliances se créent et le réseautage se met à l’oeuvre: soirées Composite du Conseil des arts de Montréal, programme de résidence d’artistes du CQAM (Conseil québécois des arts médiatiques) chez Turbulent, MUTEK_IMG, Printemps numérique, sans compter les nombreux salons professionnels, notamment à la SAT et au centre PHI.

Nous retrouvons à Montréal un nombre croissant d’initiatives diverses autour de la promotion de la créativité numérique, notamment le dernier en lice, HUB-MTL: «En novembre 2017, plusieurs écosystèmes créatifs convergeront ainsi dans le HUB v1.0 notamment : réalités virtuelle et augmentée, son et effets visuels, jeux vidéo, musique, multimédias (interactifs, immersifs), branding (image de marque) et les arts numériques.»

Il serait souhaitable de canaliser ces initiatives en embrassant toutes les formes d’expressions culturelles du numérique (performances, installations, expériences web, applications mobiles, interventions dans l’espace public, jeux, objets connectés), peu importe de quel canal elles ont émergé (centre d’artistes, incubateur, agence, collectif, entreprise). L’objectif n’est pas de créer un amalgame, mais bien de connaître et de respecter les spécificités de chacun, tout en travaillant à un objectif commun: l’affirmation de Montréal, capitale mondiale de l’art et la créativité numériques.

« La machine à bienveillance », Ensemble ensemble, 2017.
Photo : Mélinda Wolstenholme


Par ailleurs, les secteurs évoluent encore trop souvent en silos, que ce soit par la manière dont ils sont financés, ou alors par le créneau qu’ils occupent : les centres d’artistes avec les centres d’artistes, le jeu avec le jeu, le web avec le web… Il faut décloisonner pour créer un climat propice à une nécessaire solidarité et coopération entre les plus grands et les plus petits et entre les différents maillons de la chaîne de valeur. Si le milieu artistique émergent se trouve parfois en situation de précarité économique, les institutions, les moyens et les grands joueurs forgent maintenant un nouveau pan de l’économie montréalaise. Les missions et les priorités sont différentes, mais des objectifs communs demeurent entre toutes ces communautés de l’art et de la créativité numérique: le rayonnement, la reconnaissance, l’épanouissement, des rencontres encore plus riches entre les acteurs et avec les citoyens. C’est dans l’intérêt de tous de créer des intersections qui permettront à l’ensemble des secteurs de s’enrichir mutuellement, en partageant savoirs et expertises, et en ayant une meilleure compréhension des enjeux propres à chacun.

Demain

Il est impératif de poursuivre le processus collaboratif entre artistes, créateurs, penseurs, concepteurs, programmeurs, designers, entrepreneurs et investisseurs du numérique. Dans le cadre de ce processus, nous travaillerons à un plan d’action commun au cours de l’année 2017-2018. Le momentum politique facilite cette démarche.

C’est le moment de proposer un partenariat stratégique à la Ville pour confirmer d’ici 2020 le positionnement de Montréal comme l’un des leaders mondiaux de la créativité numérique et de proposer les mesures à prendre pour stimuler et soutenir les secteurs issus de la créativité numérique.

C’est le moment de nous assurer que les gouvernements du Québec et du Canada, dans leurs documents d’orientation et leurs plans d’action, travaillent dans la même direction, pour l’intérêt de toutes nos communautés.

C’est aussi le moment, pour nous, membres de la communauté de l’art et de la créativité numériques, de convenir ensemble de ce dont nous avons besoin pour poursuivre notre croissance, ici et partout dans le monde.