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11.02.2012 Revue de presse – Les fantômes de la Main

Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2012

En 1995, Claude Chamberlan, jamais avare d’initiatives loufoques, avait organisé pour son Festival du nouveau cinéma, avec l’appui du patron de la Sexothèque, angle Saint-Laurent et Sainte-Catherine, un «Peep Show». Quinze des 60 canaux dévolus aux vidéos pornos se voyaient consacrés aux films du FNC. Braves journalistes, on avait fait la file avec les habitués du lieu — pas trop ragoûtants, les gars, si mon souvenir est bon. Hop! dans sa petite cabine, avec écran, chaise et kleenex. Chacun s’était finalement tapé des films pornos. Mais ils étaient trop nuls, alors j’ai fini par sortir de là, pourchassée par un client qui se disait qu’une femme dans un peep-show… Faut comprendre. Cré Chamberlan!

Lundi soir dernier, sur les ruines de la défunte Sexothèque, longtemps bête noire de la mairie, un vent de changement avait balayé mon unique souvenir des lieux. Tout vitré, le 2-22, temple rutilant où politiciens et bonzes de la culture trinquaient lors du baptême. Christian Yaccarini, à la tête de la Société de développement Angus (SDA), pilota la saga houleuse du 2-22 durant sept ans, nourrie de retards et de revirements, dont le remplacement à grands frais de l’architecte français Paul Andreu aux visions pharaoniques. Il se sentait soulagé, cette semaine à l’inauguration. La Vitrine culturelle, la station de radio CIBL, la galerie et centre de diffusion Vox, le centre de recherche en art contemporain ARTEXTe, etc., y installent leurs pénates. Ouf!

Mais le cinéma Parallèle, la librairie Olivieri, l’École de danse contemporaine avaient eu le temps de s’installer ailleurs, avec tous ces délais! Changez vot’ compagnie! Le projet voit le jour quand même. C’est beau, la ténacité!

Le nom du restaurant St-Cyr, au rez-de-chaussée du 2-22, évoque les années 40 et 50 sous le règne de l’effeuilleuse Lili St-Cyr, qui ensorcelait les hommes en émergeant nue d’une baignoire pleine de bulles. Ce qui n’empêche pas le Quartier des spectacles d’avaler quand même une artère rouge, malgré de farouches foyers de résistance.

Car le projet du 2-22 s’est longtemps marié à celui d’un quadrilatère sur le côté ouest de Saint-Laurent, entre Sainte-Catherine et le Monument-National, qui devait abriter un complexe à bureaux et qui disparut un temps dans les limbes.

Le propriétaire du Café Cléopâtre, cabaret de variétés et de spectacles érotiques, refusait de quitter son domaine et la SDA avait fini, de guerre lasse, par renoncer à l’inclure dans ses projets de construction.

Or, une fois le 2-22 mis sur ses rails, Christian Yaccarini entend aller de l’avant avec ce qui reste du quadrilatère, caressant des projets encore mystérieux, mais s’engageant à démanteler, puis à reconstruire les façades des bâtiments (bien endommagées pourtant, on s’en désole) afin de les inclure dans les développements futurs.

Sauf que, depuis le début, nombreuses sont les voix à s’élever pour défendre le patrimoine architectural de ce coin de la vieille Main. Ne fut-elle pas le nombril de manifestations culturelles francophones et yiddish, avec son Monument-National et ses carrefours? Ce quartier raboteux abrita aussi des boîtes de jazz et lieux de plaisirs, à l’heure où la Prohibition aux États-Unis persuadait les Américains et leurs artistes de s’encanailler chez nous, en débauchant la faune locale au grand dam des curés de l’époque.

Cette Main-là, à la dégaine hirsute, petit boulevard du crime dans tous les sens du terme, au charme mal famé, mérite bien de conserver son âme, fût-elle vendue au diable. Le Café Cléopâtre fait, à telle enseigne, office de gardien des traditions.

À l’inauguration du 2-22, j’ai rencontré Simon Brault, le président de Culture Montréal, qui dirige aussi l’École nationale de théâtre, propriétaire du Monument-National, lequel abrite, comme chacun sait, un fantôme.

Avec les autres défenseurs du patrimoine, Simon Brault s’inquiète des projets de la SDA sur la Main, leur opposant des arguments aux contours aussi vaporeux qu’irréfutables: l’âme, le charme, la magie, le génie d’un lieu à préserver. Des mots dont le sens nous va droit au coeur pourtant.

«C’est la garde rapprochée du fantôme du Monument qui est menacée», déclare-t-il. Aux yeux de Simon Brault, le caractère même du Quartier des spectacles constitue un danger pour l’esprit de la Main.

«On assiste à un clivage entre deux visions du développement: l’approche clinique et des projets créant une continuité entre le patrimoine et la culture, dit-il. De l’autre côté de la rue, la Société des arts technologiques [SAT] et le Club Soda se sont fondus dans le paysage derrière leurs vieilles façades. Ils ont gardé l’esprit de la Main. Pour la SDA, on s’arme de vigilance.»

Il espère que les citoyens se mobiliseront pour garder à la rue sa dégaine et son style, faute de quoi le coeur battant de Montréal ressemblerait bientôt à n’importe quel centre-ville nord-américain. Sans la couleur, sans la mémoire de notre courtepointe, toutes langues confondues.

Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal, rend lui aussi hommage au déhanchement du boulevard Saint-Laurent. Il craint que certaines façades déjà endommagées ne soient jugées trop abîmées pour pouvoir être réintégrées dans le projet de la SDA. «Même conservées, ces façades ne joueront-elles pas le rôle artificiel d’un papier peint plaqué sur un monolithe?», se demande-t-il.

J’ignore aussi quels sont les projets de Christian Yaccarini et de sa SDA pour ce tronçon de la Main à la mémoire longue. Il devrait les divulguer bientôt. En attendant, on croit entendre des hululements de fantômes urbains dans le froid de l’hiver, qui disent: «Ne m’oubliez pas! Ne m’oubliez pas!» Faut les écouter en se rinçant l’oeil au passage. C’est qu’ils font un drôle de petit strip-tease avec leurs suaires.

 

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« Les fantômes de la Main »

Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2012

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/342418/les-fantomes-de-la-main

 

 

 

 

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