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09.03.2010 ALLOCUTION – L’artiste et la société

La question du rapport complexe entre l’artiste et la société n’est pas nouvelle, loin de là. Elle s’est posée de tout temps parce que l’art est tour à tour, sinon à la fois, en symbiose et en rupture plus ou moins prononcée avec la société qui l’engendre et qui s’en nourrit.

D’ailleurs, le « problème avec l’art » se pose toujours avec plus d’acuité pour l’art contemporain, pour l’art qui émerge et s’élabore à un moment précis, dans un contexte historique donné. L’art du passé est plus ou moins intégré à la culture dont il a façonné certains pans.

La nature même du travail artistique pose de constants défis puisque l’artiste doit obligatoirement être en retrait de la société pendant des périodes plus ou moins prolongées pour faire ce qu’il doit faire. La maîtrise d’un instrument de musique, les répétitions longues et exigeantes dans les arts performatifs pour en arriver à un degré élevé de perfection, l’entraînement prolongé du danseur, le travail de studio de l’artiste visuel, l’écriture d’une œuvre, tout cela demande du temps, un certain isolement, une liberté quasi suspecte pour le commun des mortels. Les artistes – ceux en théâtre par exemple –  sont constamment déchirés entre l’intimité nécessaire à ces périodes d’incubation et de répétition pendant lesquelles ils sont entre eux et la nécessité éventuelle d’aller à la rencontre du public qui donne un sens à leur art. Cette reconnexion fait partie intégrante de leur pratique artistique même si elle est parfois difficile.

Par ailleurs, le discours romantique qui fleurit pour idéaliser ces longues périodes de solitude ou de travail en groupe en quasi-clandestinité – un discours qui cherche à ennoblir et glorifier de long moments d’existence mal payés et peu valorisés devient, paradoxalement, un facteur de plus de déconnection… L’idée qu’on pourrait et qu’on devrait faire de l’art pour le seul plaisir de le faire et sans se soucier d’aller à la rencontre de nos concitoyens devient un fantasme qui agit comme repoussoir quand on ne le contrôle plus.

Le besoin de connecter l’art, et encore plus les artistes, avec les citoyens n’a jamais cessé de se poser et les obstacles à cette connexion ont été – et sont encore – nombreux et systématisés. Il est d’ailleurs fascinant de constater que les individus, toujours minoritaires, qui possèdent richesses et pouvoir ont toujours cherché à exercer un contrôle sur les artistes et à s’attribuer le privilège le plus exclusif possible de la fréquentation de leurs œuvres, et cela, à toutes les époques.

Ce n’est que très récemment, avec l’avènement des États-nations démocratiques, avec les progrès techniques et avec l’affirmation de l’économie de marché, qu’on a commencé à vouloir et à devoir agir pour que l’art devienne accessible à un plus grand nombre. La démocratisation de la culture comme la scolarisation minimale sont devenues des valeurs que les pays démocratiques ont mises de l’avant avec des variations nationales assez différenciées.

La distinction entre la culture savante qui doit être aidée par l’État (et non plus par les familles riches qui en contrôlaient la jouissance) et la culture populaire qui peut être laissée aux bons soins du marché ne date que de 6 ou 7 décennies, mais elle a été légitimée en Europe et sur notre continent.

Nous vivons à une époque où la possibilité d’accéder à l’art est plus démocratisée que jamais à cause de la numérisation très avancées des images, des signes et des sons. Cette possibilité technologique est en même temps la dernière et la plus trompeuse des grandes illusions de démocratisation de la culture puisque la possibilité d’accéder à des contenus n’entraîne malheureusement pas l’envie irrésistible de le faire, ni encore moins, la capacité de s’y retrouver et d’en retirer une véritable satisfaction.

La consommation de produits culturels est à la hausse. La fréquentation d’événements culturels au sens très large du terme est aussi à la hausse. La recherche d’expériences culturelles diversifiées et intenses est plus répandue que jamais. Mais la démocratisation de la culture « savante », ou l’accès à l’art si vous préférez, n’est pas pour autant assurée, au contraire. On confond trop souvent la consommation gloutonne et la démocratie. Les calories vides ont plus que jamais la cote alors que tout ce qui recèle de sens et de possibilités d’élévation de l’esprit se voit marginalisé et mis en danger.

Nous sommes confrontés à deux obligations qu’il faut trouver le moyen de concilier : la nécessité de soutenir la création artistique actuelle parce que le marché ne le ferait que d’une façon discriminatoire basée sur la rentabilité (en fait sur la popularité) et l’urgence de développer la participation culturelle et l’appréciation de l’art à une plus grande échelle.

Les artistes ne sont pas les premiers responsables de cette grande reconnexion et ils n’en ont pas les moyens. Mais ils ne peuvent pas ne pas s’y intéresser et ne pas s’y impliquer. Sinon ils se retrouveront dans la position des musiciens du fameux orchestre du Titanic. Vous me direz que nous n’avons pas encore frappé l’iceberg fatal et c’est vrai. Mais nous naviguons dans des eaux qui en cachent plusieurs. Je suggère qu’il faille en prendre conscience.

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Publié dans le Rideau Hall Blog, le 9 mars 2010
www.citizenvoices.gg.ca/fr/blogs/rideau_hall/396

Documents à télécharger:
Allocution CM – Simon Brault – l’artiste et la société (09-03-2010) (92 ko)

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